Postface à "Le quotidien du chercheur"


Après un mois d’inactivité sur le site, consacré à retaper un appartement, j’entame 2014 en vous la souhaitant parfaite, et en publiant la postface que je signe pour le livre de Cédric Gaucherel, Le quotidien du chercheur, paru chez Quae.

Cédric était mon directeur (et néanmoins ami) de post-doc à Pondichéry. Guillaume Lecointre signe quant à lui la préface.

Pour toutes ces raisons, et aussi parce que pas mal de textes présents dans l’ouvrages ont d’abord été publié chez Plume!, ce fut mon plaisir que d’y parler de ma vision de la recherche, ni noire, ni rose. Et de quelques pistes relatives à la vulgarisation scientifique et à notre quotidien professionnel. Le titre original était Contes d’un chercheur de fantômes, ce qui explique les premiers paragraphes.

Plusieurs coquilles s’y sont glissées dans la version imprimée. Notamment mon titre “Ex-directeur de Plume!”, en lieu et place de (Co)-fondateur et vice-président, et à la rigueur “ex-président”. Enfin, tout ça n’est pas très grave et voilà le texte in extenso.

Vu que je n’ai pas signé de contrat d’auteur, je le place sous licence CC-by comme le reste du site.


Chercheurs de fantômes ?

Un beau soir, les fils de Cédric Gaucherel le présentèrent à des amis comme « chercheur de fantômes ».

Au delà de l’instinct poétique, cette formule a résonné comme une évidence : ce serait le titre du recueil que Cédric nous livre ici.

Dans l’immédiat on comprend qu’il fût bien embêté pour répondre à ses chères têtes blondes. Puisque les réponses aux enfants ne sauraient être uniques, ou trop courtes, je leur développe ici mon opinion, sous forme de double réponse ; ils pourront choisir.

Nous sommes des chercheurs de fantômes

Une réponse courte serait affirmative : « oui, en quelque sorte, nous sommes des chercheurs de fantômes ». Cédric, moi-même, et les scientifiques professionnels dans leur ensemble, qu’ils soient en doctorat, post-doctorat ou heureux titulaires, cherchons en quelque sorte des fantômes. Nous focalisons notre enthousiasme, prenant parfois des airs de monomanie, sur des sujets qui paraissent à première vue bien éthérés. Quand ils ne sont pas invisibles au reste du monde.

Oui, on peut comprendre que soit délicat d’arguer que la croissance reviendra – quoiqu’on en pense par ailleurs – si l’on augmente les financements des recherches sur la psychopathologie des sportifs de haut-niveau, le développement foliaire de plantes carnivores asiatiques ou encore sur la place des femmes dans l’Egypte ancienne.

La plupart des publications ne sont que très peu citées [1], voire jamais, et la spécialisation à outrance peut dérouter les citoyens, les chercheurs eux-mêmes et leurs argentiers que sont les responsables politiques. Et, in fine, aboutir à des discours stupides, dont il sera difficile de faire pire que celui de l’ancien président Sarkozy qui déclarait début 2009 – et devant eux ! – que les chercheurs français publiaient « à budget comparable, de 30 à 50% en moins qu’un chercheur britannique », qu’il se contentaient de profiter de « lumière et du chauffage » et que la multiplication des agences et instituts « gaspillaient temps et argent » [2].

Critiquer la « rentabilité » du financement public de la recherche sans en exprimer dans le même temps une vision humaniste, sa fonction d’émancipation individuelle et collective, est trop facile.

C’est aussi méconnaitre la susceptibilité des chercheurs et la nature même de la construction scientifique que de vouloir ordonner sa marche non-linéaire, voire chaotique. Bien avant Nicolas Sarkozy, le Général de Gaulle s’y adonne aussi quand il déclare que « des chercheurs qui cherchent on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent on en cherche ».

En admettant qu’il existe des chercheurs qui ne trouvent pas, on peut répondre au Général qu’ils entretiennent tout de même l’existant, ce qui est déjà un travail à temps plein. On ne peut produire de nouvelles connaissances que dans la connaissance du disponible ; ce faisant elles ne croupissent pas au fin fond des bibliothèques, elles respirent, se développent, bref, elles vivent. On imagine qu’on aurait pu également lui lancer : « nous, les scientifiques, sommes des incompris » ; ce à quoi il aurait sans doute répondu : « on dirait que vous le faites exprès ».

Autrement dit, les scientifiques seraient, au moins en apparence, inaccessibles, occupés qu’ils sont à dilapider l’argent public depuis leurs tours d’ivoire.

Il faudrait répliquer, mais que répondre ? Et au delà des paroles, quels actes ? Et d’abord, quand on parle de recherche et de science, de quoi parle-t-on ?

Les différentes réalités de la science

Quand on emploie le mot « science » on peut vouloir désigner [3] : soit le processus rationnel d’étude du monde ; soit l’ensemble des connaissances ainsi produites ; le champ d’application de ces connaissances, ou encore l’institution qui embauche les scientifiques.

Quatre réalités proches mais distinctes et certainement pas interchangeables même si l’une d’elles pourra être utilisée pour en désigner une autre, en fonction du contexte, ou pire, des intérêts en présence. Par exemple, on pourrait être tentés de justifier l’utilité de diffuser la connaissance scientifique (sens n°2) pour disposer d’un vote éclairé lors d’un référendum, au demeurant improbable, sur l’autorisation du clonage thérapeutique (sens n°3).

La problématique de l’accès à la connaissance scientifique est à mes yeux bien plus large : elle conditionne ni plus ni moins que la possibilité d’une analyse rationnelle des informations nécessaires à nos actions quotidiennes comme à la construction de nos modes de pensée.

La connaissance scientifique se bâtit sur un principe plein de bon sens – sur lequel nous reviendrons –, celui de la méthode scientifique (sens n°1) qui se propose de décrire le monde en se basant sur des observations, pouvant aboutir à une meilleure explication de celui ci.

Nous ne sommes pas (que) des chercheurs de fantômes

Une réponse un peu plus longue aux fils de Cédric sera négative : « non, nous ne sommes pas des chercheurs de fantômes ».

La fonction sociale des scientifiques, de la science et de la connaissance au sens large est essentielle. Elle demande à être discutée, voire conscientisée par les scientifiques eux-mêmes.

Si l’on en croit l’ancien président Sarkozy, l’utilité des scientifiques peut se ramener aux questions de leur « rayonnement », leur « excellence » et de leur « potentiel d’innovation ».

Rappelons que les indices mondialement utilisés pour en juger sont respectivement : le nombre de citations des publications scientifiques pour les chercheurs, le classement de Shanghai [4] pour les instituts et universités et, un bilan comptable entrée-sortie.

Ces approches ont l’immense avantage de ramener une réalité multidimensionnelle en un seul chiffre, mais aussi le colossal désavantage de mélanger tout et n’importe quoi et d’être contre-productives. Elles sont en effet coûteuses en temps, énergie, argent et bonne humeur, c’est-à-dire en efficacité des labos.

Ce n’est pas l’objet ici que de critiquer plus avant ces indices, ni d’approfondir la question de la bibliométrie des productions de la recherche. Les rayonnages d’histoire de sciences et d’épistémologie nous enseignent déjà que la visibilité immédiate d’une recherche est (souvent) un (très) mauvais indicateur de son importance scientifique ou de son utilité sociale.

L’importance scientifique se mesure sur un temps long, disons trop long pour ne jamais se tromper à l’embauche, à l’avancement de carrière ou sur le choix de la une des médias.

L’utilité de la science s’aborde de façons très différentes selon que l’on vise l’impact économique ou bien l’émancipation individuelle comme collective, qui demeure, y compris en période de crise, la tâche historique de la science.

Ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs

Un des enjeux actuels de la science comme institution (sens n°4) est de ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs (je reprends – faute de mieux ! – le sous-titre de l’ouvrage de Guillaume Lecointre consacré au sujet [5]), aussi appelé la méthode scientifique.

Son champ d’application est celui des observations collectives et sa tâche historique est de proposer, à un moment donné, une explication du monde qui nous entoure.

Sa plus remarquable caractéristique est qu’elle est, par nature, en discussion permanente : tout le monde, vous, moi, peut proposer une meilleure explication d’un phénomène donné, pourvu qu’elle soit étayée.

Si d’aventures votre nouvelle théorie permet une explication plus vraisemblable du monde et requiert moins de forces mystiques ou simplement inconnues pour l’expliquer, votre théorie l’emportera.

Ironiquement, la raison d’être de ce nouveau jalon scientifique est d’être dépassé, d’être discuté et remis en cause jusqu’à l’obtention d’un meilleur modèle du monde. En d’autres termes, et pour reprendre Feyerabend, l’histoire des sciences est l’histoire des défaites de l’irrationalisme [6].

Confrontés aux obscurantismes modernes comme anciens, à la confusion entre science et technique, aux lubies évaluatrices, ne voilà pas une noble réponse pour les scientifiques que d’expliquer leur métier, leur méthode ?

Expliquons, ré-expliquons, que la science n’est pas un domaine tout à fait comme un autre de la culture. Que les voies par lesquelles on peut critiquer sa construction et l’utilisation de ses résultats diffèrent radicalement d’autres créations de l’esprit humain, comme celles de l’art par exemple.

Quand je critique un tableau de Picasso, une pièce pour piano de Satie ou un roman de Kundera, je le fais sur une base essentiellement subjective : d’aucuns pourraient les trouver plus ou moins « beaux », « techniques », « avant-gardistes », etc. que moi-même. Ils en ont bien le droit ; les goûts et les couleurs, ne se discutent pas.

Quand je critique en revanche les recherches de quelqu’un, disons ceux de Cédric pour ne froisser personne, je le fais sur une base objective : je ne m’attaque pas au bonhomme en particulier mais à son interprétation d’un jeu de données ou son utilisation de tel ou tel formalisme. Le pari est que le temps long de la science permettra, à terme, de refaire plus ou moins la même expérience ou d’éprouver son approche, ses conclusions, et de confronter les résultats.

La science, comme acquisition de connaissances rationnelles et congruentes sur le monde, se bâtit sur un faisceau de faits, dont l’interprétation (et non les faits eux-mêmes) n’est par définition pas considérée comme définitive.

Dans le fond, j’ai la sensation qu’on pourrait (devrait ?) combattre les obscurantismes et les charlatanismes uniquement sur la méthode employée, en expliquant, calmement, pourquoi les dogmes, quels qu’ils soient, ne sont pas une bonne façon d’aborder le monde pour qui veut le comprendre objectivement.

Il ne s’agit pas de souligner la crédulité de tel ou tel individu ou groupe de personnes, et encore moins de combattre les croyances individuelles (vivent la liberté de pensée et de raisonnement !), mais de démontrer la nature évolutive et adogmatique de la construction scientifique. Et cela n’implique pas pour autant qu’un édifice théorique, c’est-à-dire le prisme à travers lequel on interprète des faits, soit bancal !

L’évolution biologique est un fait aussi solide que celui de la gravité : dire que les organismes évoluent ne me fait pas prendre plus de risques (en réalité aucun) que de dire qu’une pomme que je lâche tombe sous l’effet de la gravité terrestre.

Ce que l’on peut discuter, affiner, remettre en question, renverser, ce sont les moyens par lesquels on interprète l’évolution des organismes, la gravitation ou tout autre système, naturel ou humain.

Pour être tout à fait clair, quand je parle de différences entre science et art, je ne porte pas de jugement de valeur, je ne suppose pas d’infériorité (ou de supériorité) de la première sur le second, ni ici, ni dans mon for intérieur : leurs systèmes de constructions sont différents et tous deux donnent du sens – différemment – à notre monde, à nos regards sur lui, à nos vies.

Enfin, la science n’a pour moi rien d’un désenchantement. À un ami artiste qui reprochait aux scientifiques de faire de la beauté simple et pure d’une fleur une chose triste, Richard Feynman, « pourtant » physicien influent en raison de ses travaux en électrodynamique quantique relativiste (!), répliqua que la connaissance scientifique ne faisait qu’ajouter à la vision du poète : par la beauté des processus cellulaires, la complexité de ses mécanismes internes, les raisons de l’évolution florale qui la rende désirable au yeux des pollinisateurs qui, de fait, en perçoivent également une forme de beauté.

Participer à ce mouvement collectif d’explication du monde devrait convaincre les fils de Cédric que ce dernier concourt à ce que nous ne craignions pas plus que de raison les fantômes. Les moyens méthodologiques dont leur papa dispose, et dont nous disposons tous, nous permettent en effet de les circonscrire à notre imaginaire…en l’état actuel des connaissances (et à défaut de pouvoir la prouver ou l’infirmer [7]). Que penser des traitements médiatique et politique de la science ?

Les scientifiques sont des gens débordés : par leurs étudiants, par leur administration, par leurs recherches de financement, voire dans les cas les plus favorables par leurs recherches. Ne pourrions-nous pas, au lieu de nous rajouter une tâche (par ailleurs prévue par nos contrats de travail [8]), confier cette mission d’explication de la science aux médias spécialisés ou aux institutions politiques ?

La plupart des premiers sont dans une logique marchande qui nourrit un fort tropisme pour le sensationnalisme voire pour l’information fallacieuse. On se rappelle notamment de Science & Vie titrant en une « Le génome humain décrypté » lors de l’achèvement de son séquençage [9].

« L’information scientifique » ressemble trop souvent au « buzz » quand elle se pare de futile ou de scandale : combien de gènes (uniques et aux effets insurmontables si possible) de l’homosexualité, de la pédophilie, de l’impuissance précoce, de l’avarice, etc. a-t-on croisé dans la presse ou sur la toile ? Le résultat est que l’on finit par confondre la science et ses mises en application (sens n°1+2+4 et n°3, respectivement).

Combien de condamnations des recherches en physique nucléaire parce que les bombes A et H ? D’opprobre sur le génie génétique parce que les OGMs et Monsanto ? Ou de conclusions du GIEC [10] noyées dans le bruit médiatique d’un seul Allègre ?

À force de ramener la science à son potentiel d’innovation et à ses quelques branches médiatiques, y compris par les journaux spécialisés eux-mêmes, il ne faut pas qu’ils s’étonnent que quand ces derniers sondent le lien de confiance des français à la science (présentée ici aussi comme le sens n°1+2+4 alors qu’ils mesurent en réalité la béatitude de leur positivisme c’est-à-dire le sens n°3), il ne soit pas au beau fixe [11] (le malentendu se révélant donc être une plutôt bonne nouvelle quant à l’esprit critique de notre société) !

Les seconds, les institutions politiques, sont encore plus à plaindre selon le même sondage. Ceci dit, il y a de quoi ! A l’échelle européenne, l’aspect émancipateur de la connaissance déjà marginal dans la Stratégie de Lisbonne [12] s’est peu à peu évaporée pour devenir Europe 2020 [13] qui propose de gérer les politiques de recherche et d’éducation européennes comme n’importe quelle multinationale.

A l’échelle française et sur le terrain des labos, la compétition (doux euphémisme) à l’embauche, le statut des précaires, l’excellence que l’on aimerait bien pouvoir labelliser, les détails et calendrier exigés des résultats que l’on pense obtenir (!) si l’on est financés par l’Agence Nationale de la Recherche, donnent tout de même des raisons au monde universitaire français de questionner sa fonction sociale.

Les crises économiques mondiales, les politiques européennes d’enseignement et de recherche fluctuantes, et la restructuration nationale de l’Université sur l’autel myope de l’excellence consomment le schisme entre économie du savoir et société de la connaissance. Deux modèles de développement qui n’ont pas grand chose en commun et ne sont, de fait, guère interchangeables.

Notre métier de chercheur est de comprendre la nature comme l’humain, quand cela est possible et souhaitable par l’expérimentation directe, et ce faisant, de trouver en quelques sortes des solutions nouvelles. L’innovation est là, pas dans l’utilité sociale ou même scientifique que ces solutions individuelles apportent.

Si ces questions doivent être posées, il me semble qu’elles ne peuvent l’être que dans un second temps. Et après tout, nous n’avons pas à nous sentir coupables du fait que les responsables politiques, économiques ou industriels, n’aient pas trouvé tous les problèmes pour lesquels nous avons une solution !

Au delà des médias et des politiques, la situation de ce que l’on appelle la culture scientifique et technique (le « et » peut, ici encore, être compris comme une forme d’utilitarisme) n’est pas aussi perdue ou manichéenne que je la décris.

D’autres acteurs, petits et grands, individuels, institutionnels et associatifs, font un travail remarquable, souvent avec des bouts de ficelle mais beaucoup de cœur. Ils accueillent et accompagnent, toujours avec enthousiasme, les initiatives des chercheurs et pourraient en absorber davantage comme nous le développerons plus loin. Ces acteurs sont précieux, comme d’ailleurs nombre de médias de diffusion de la science et comme l’action politique telle qu’on l’idéalise. Ici, je force volontairement le trait pour appuyer mon objectif de défendre une réappropriation par les chercheurs de la communication de la science, au delà des voies traditionnelles que sont les publications et les colloques. Ces dernières ne sont d’ailleurs pas dirigées vers la société, qui pourtant les finance.

Diffusion des résultats de la recherche et diffusion de la connaissance sont donc deux approches très différentes que la langue anglaise distingue fort à propos entre scientific communication et science communication, respectivement. Et quel potentiel humain pour cette réappropriation ! 230 000 chercheurs français, dont 100 000 dans le secteur public, plus de 11 000 nouveaux docteurs par an et un maillage territorial de 80 universités pour les y former [14]. Qu’attendons-nous ?

Psychanalyse (rapide) de la recherche

Avant de monter des stands dans la rue en face du labo, d’attraper le premier micro qui passe ou de monter un blog, peut-être pourrions-nous nous interroger sur pourquoi et comment nous faisons ce métier.

La question du « Pourquoi faisons-nous ce métier ?» est la plus difficile, puisqu’il s’agit de verbaliser nos motivations profondes : on peut être scientifique parce qu’on pense ne rien savoir faire d’autre, parce que nous ou d’autres l’avons décidé à 14 ans, parce que découvrir de nouveaux territoires intellectuels est une drogue dure, parce qu’on a travaillé dur pour en arriver « là », etc. Il y a probablement plus matière à remplir les rayons « psychanalyse » et « biographie » que « philosophie » et « épistémologie » mais je crois que c’est une introspection valable.

La question du « Comment faisons-nous ce métier ?» est celle du contrat méthodologique des chercheurs. Malheureusement, ce contrat est tacite la plupart du temps et nous apprenons « sur le tas » la méthode scientifique, qui est pourtant le cœur de nos métiers.

Cela peut sembler étonnant mais les deux questions du « pourquoi » et du « comment » faisons-nous de la science sont absentes de la plupart des formations universitaires. En France, vous pouvez devenir Docteur-ès-quelque-chose sans jamais suivre un cours d’épistémologie, d’histoire ou de philosophie des sciences ! On peut espérer, au mieux, que ces questions intéressent par ailleurs nos doctorants et qu’elles soient abordées plus tard, a minima autour de la machine à café.

Chercheurs, chercheuses, vulgarisez !

De la même manière qu’il est stupide de s’intéresser à ce qu’un employé coûte sans considérer ce qu’il rapporte, il conviendrait d’intégrer honnêtement les avantages individuels et collectifs liés à la diffusion des connaissances.

Malheureusement, l’idée que les chercheurs qui vulgarisent n’ont rien de mieux à chercher que l’attention d’un public de non-scientifiques flotte toujours dans l’air. N’en déplaise aux rabats joies et pour satisfaire les amateurs de quantification, un chercheur qui vulgarise est (statistiquement) un chercheur qui publie plus [15].

L’ouvrage que Cédric Gaucherel nous livre ici est une entreprise de longue haleine, élaboré pendant son « temps libre », c’est-à-dire les soirs, week-ends et pendant ses vacances. Pourquoi donc cet effort d’explicitation du monde (et aussi d’analyse individuelle « pourquoi-comment ») et de la recherche ne devrait-il pas aussi être reconnu comme partie intégrante de notre métiers ?

Profitable aux chercheurs, aux laboratoires et à la société qu’attendons-nous pour orienter notre matière grise vers plus de vulgarisation ?

Et s’il le faut, détournons-la. Il y a du pain sur la planche pour démythifier notre travail et démystifier le monde.

Beaucoup de nous rêvons d’un monde éclairé, instruit, ouvert à l’échange, où les chercheurs eux-mêmes se saisiraient de la question de la diffusion de la connaissance.

C’est un projet de société ambitieux qui passe par la redéfinition de notre métier et la ré-explicitation de la fonction sociale de la connaissance.

Heureusement, il n’est pas besoin d’attendre de grandes décisions politiques, nous pouvons nous en saisir directement : les possibilités d’action individuelle et collective sont nombreuses et à portée de main.

Et qu’attendre pour en imaginer de nouvelles ?

Références citées

[1] Matthew L. Wallace, Vincent Larivière, Yves Gingras (2009). Modeling a century of citation distributions. Journal of Informetrics, 3(4) 296–303.

[2] Discours du Président de la République, M. Nicolas Sarkozy, prononcé le 22 janvier 2009 au Palais de l’Elysée.

[3] Alan Sokal et Jean Bricmont (1997). Impostures intellectuelles. Odile Jacob, 276 pages

[4] Shanghai Jiao Tong University. Academic Ranking of World Universities. Graduate School of Education, Shanghai Jiao Tong University.

[5] Guillaume Lecointre (2012). La science face aux créationnismes. Ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs. Quæ, collection Sciences en questions, 176 pages.

[6] Paul Feyerabend (1975). Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance. Seuil, collection “Points sciences”, 1988, 349 p. pour la traduction française.

[7] L’absence de preuve n’étant pas la preuve de l’absence. Voir à ce sujet : Nassim Nicholas Taleb (2008) Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible. Les Belles Lettres. 496p.

[8] Décret n°84-431 du 6 juin 1984, Article 3.

[9] Science & Vie n°993, 1er juin 2000.

[10] Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat.

[11] Sondage Ipsos-Logica Business Consulting pour La Recherche et Le Monde, juin 2012.

[12] Conclusions du Conseil Européen de Lisbonne des 23 et 24 mars 2000.

[13] Commission Européenne. (2010). Europe 2020.

[14] Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

[15] Pablo Jensen, Jean-Baptiste Rouquier, Pablo Kreimer et Yves Croissant (2008). Scientists who engage with society perform better academically. Science and Public Policy 35(7) 527-541.

Comments

L.: “Et après tout, nous n’avons pas à nous sentir coupables du fait que les responsables politiques, économiques ou industriels, n’aient pas trouvé tous les problèmes pour lesquels nous avons une solution !” C’est bien vrai ça. J’aime bien cette façon de voir les choses. En lisant ça je vois tout un tat de références construites/lues/discutées quand on était étudiant ensemble. Et puis il y a toutes les autres… C’est juste incroyable comme ton esprit foumille pour créer ces belles idées. Bises

Vincent Bonhomme

Vincent Bonhomme

The opposite of play is not work, it's depression


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