Who's afraid of peer-review?


C’est le titre d’un article de John Bohannon dans Science _qui à première vue a réussi le joli coup, voire le _buzz : montrer que les journaux scientifiques open-access publient n’importe comment, n’importe quoi.

Je pense que le problème est un peu plus subtil que ça et qu’au passage Science - entres autres - se frotte les mains.

Avant de voir pourquoi, c’est l’occasion de revenir un peu sur le fonctionnement de la recherche et de l’économie de la publication, et des tensions entre les deux.

L’affaire en résumé

  1. Bohannon se fait passer pour un certain Ocorrafoo Cobange, biologiste au Wassee Institute of Medicine d’Asmara en Érythrée. L’Érythrée existe, Asmara aussi. Pas le Wassee Institute of Medicine ;
  2. il bidouille un papier (vraiment) bidon et le soumet à 304 journaux académiques open-access ;
  3. enfer et damnation, 50% des journaux publient cet article bidon et Bohannon publie lui un article dans Science. Les résultats de cette étude sont pour l’essentiel (l’article est accessible en ligne), résumés dans l’infographie (très bonne par ailleurs) ci-dessous : (c) Science

Un résumé du fonctionnement de la recherche

Pour défendre une thèse, obtenir ou renouveler son contrat ou avancer dans sa carrière, un chercheur doit publier le maximum d’articles (on dit “papiers”) dans des journaux internationaux à comité de relecture. _Puis _être cité le plus possible.

Publier c’est dur. Très dur. Plus dur que ce que l’on imagine en Master. C’est long, c’est chiant, c’est relativement aléatoire et c’est en anglais (j’entends d’ici les frenchies m’insulter dans un anglais approximatif et un accent torride me dire que ce n’est pas un problème et que parler anglais fait partie du job - voilà une réponse parmi d’autres). Et <humour> on a ce problème depuis au moins 1945 </humour>.

Par exemple, ce qui est publié dans Science est jugé comme a priori respectable car ce qui y est publié est très cité (c’est le n°2 mondial derrière Nature). Parce que c’est généralement très neuf, très cutting-edge, mais aussi très lu, etc.

Pour donner un ordre d’idée, “faire” un Science pour un chercheur équivaut à peu près à faire un Olympia pour un musicien de la nouvelle scène française.

Naturellement tous les journaux ne se valent pas puisqu’il y a une corrélation entre nombre de citations que l’on peut espérer et le prestige d’un journal (c’est même comme ça qu’on classe les journaux).

Globalement, le prestige d’un journal se bâtit, au long cours, sur le nombre moyen de citations que reçoivent les papiers qu’il a publié. Pour un journal, être un bon journal signifie bâtir une stratégie de longue haleine de sélection des articles qui seront beaucoup cités (en gros les plus grosses des découvertes) et publier des articles en béton armé (c’est à dire mettre en place des critères de publication stringents et robustes).

Comment se fait cette sélection ? Traditionnellement, pour publier un article scientifique, il faut une étape d’évaluation par les pairs ou peer-review.

L’idée est simple : si A veut publier un papier dans le journal J, A envoie un article à J, qui lui l’envoie à B, C, D, etc. plusieurs autres chercheurs aptes à juger du travail car spécialistes du domaines : les pairs. B, C, D, etc. envoient ensuite leurs avis argumentés à J (l’anonymat et le secret des reviews sont la règle) qui décide de publier ou non.

On pourrait se dire que B, C, D pourraient faire obstruction à tout article qui risque de leur faire perdre de la distance dans leur propre course à la publication mais même ce biais entre autres distorsions existe, le peer-reviewing fonctionne globalement pas mal.

Bref, les scientifiques peuvent faire des concours de celui qui a la plus grosse liste de publications et les journaux de ceux qui ont le plus gros nombre de citations par articles.

Et comme souvent, tant que l’on ne parle pas pognon tout va pour le mieux.

Comment un journal académique gagne-t-il de l’argent ?

tl; dr: Sur une triple embrouille !

La situation classique d’une maison d’édition et la logique du _copyright : _accaparement par l’éditeur de la production de l’auteur, création de la rareté, revente de cette rareté.

Et à qui sont vendus les papiers scientifiques ? Aux scientifiques pardi !

Ceux là même qui financés par de l’argent public (pour les chercheurs du public) :

Et sur ce système repose l’essentiel de la diffusion et l’archivage des résultats de la science.

Pour contrer cette idéologie et la logique économique sous-jacente, l’open-access s’est développé dans la publication académique.

Né du logiciel, l’open-access correspond à la (re)découverte et la mise en application du statut naturel de bien commun des idées et des productions intellectuelles. Le projet politique se résume, pour la science, à publier sous licence libre les papiers scientifiques (et souvent les données brutes).

Les conséquences de l’open-access dépassent la gratuité des papiers mais c’en est l’aspect le plus visible et le plus directeur pour l’économie de la publication. L’open-access englobe désormais plus de 12% du nombre de papiers publiés et probablement une part respectable du marché (environ 10 milliards de dollars par an), par ailleurs allègrement trusté par le triumvirat Springer/Elsevier/Wiley 1.

C’est un donc un triple enjeu : idéologique (ne pas mettre de barrière type copyright à la diffusion des résultats de la science) ; économique et scientifique (puisqu’à qualité égale un article accessible sera mécaniquement plus lu, donc cité, qu’un article payant).

Comment un journal open-access fait-il de l’argent ?

Puisque les licences libres sont synonymes d’accès gratuit aux articles (ce n’est pas que ça puisque l’inverse n’est pas vrai, mais ce n’est pas le point ici), comment les journaux open-access font-ils de l’argent ? Ou plus pudiquement : “Mais quel est donc leur modèle économique ?”


1: voir Ware & Mabe (2012) The stm report. An overview of scientific and scholarly journal publishing. Third edition. International Association of Scientific, Technical and Medical Publishers. The Hague, The Netherlands

Comments

Aurélie: Très bonne analyse, et très instructif. Merci :)

Vincent Bonhomme

Vincent Bonhomme

The opposite of play is not work, it's depression


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