Lettre aux six académies des sciences


à l’attention de :

-Mme Jeanne Brugère-Picoux, Présidente de l’Académie Vétérinaire de France

-M. Alain Carpentier, Président de l’Académie des Sciences,

-M. Jean-Paul Chiron, Président de l’Académie Nationale de Pharmacie,

-M. Jean-François Colomer, Président de l’Académie d’Agriculture de France

-M. André-Laurent Parodi, Président de l’Académie Nationale de Médecine,

-M. Bruno Revellin-Falcoz, Président de l’Académie des Technologies,

Madame la Présidente, Messieurs les Présidents, Chers collègues scientifiques,

C’est avec une grande incompréhension que j’ai pris connaissance du communiqué commun des six Académies nationales que vous présidez et publié le 19 octobre 2012 sous l’intitulé : “Avis des Académies nationales d’Agriculture, de Médecine, de Pharmacie, des Sciences, des Technologies, et Vétérinaire sur la publication récente de G. E. Séralini _et al. _sur la toxicité d’un OGM”.

Vous justifiez ce communiqué commun, quoique vous jugiez “inutile d’organiser en leur sein une expertise approfondie de l’article de G.E. Séralini et al. puisque ce rôle a été confié à des agences et institutions” par la belle posture d’autorité suivante: “l’expérience du métier de la recherche [qui] permet cependant aux Académies de mettre en cause immédiatement divers aspects scientifiques et déontologiques”. Or, garants de la méthode, du bons sens et du temps de la science vous allez pourtant bien au delà des faits, et qui plus est, dans plusieurs directions qui m’apparaissent délétères pour les débats scientifiques et sociétaux relatifs aux OGMs. D’ailleurs, la plupart des points que je vous reproche n’ont aucun lien avec les résultats de l’étude ou des conclusions des enquêtes en cours ou déjà publiées, mais à votre traitement de ce “non-évènement scientifique”.

Je précise me concernant que la diversité des manipulations du génie génétique embrassées par l’appellation vague et désuète d’“organismes génétiquement modifiés” ne m’inspire aucune posture définitive “pour” ou “contre”. En particulier, je ne milite ni pour, ni contre les OGMs alimentaires mais suis enclin à penser qu’un produit local, issu d’une variété rustique et cultivé dans un environnement sain est meilleur qu’un cultivar RoundUp ready, breveté et cultivé sur du béton. Pour celui ou celle qui le mange, celui ou celle qui le cultive, et le reste de la terre. Je ne suis pas non plus “pour” ou “contre” Séralini, et je trouve même que la mousse médiatique organisée que vous décrivez dans l’essentiel de votre communiqué est contre-productive pour la science, voire à long terme, pour la mauvaise foi que vous lui prêtez. Si je reprends les termes de votre communiqué, j’espère donc que mon “engagement écologique” - vous vouliez parler d’écologisme sans doute, étant titulaire d’un doctorat français en écologie évolutive qui me sert à chercher du travail à l’étranger, et préférant les produits de la ferme à ceux des rayons des supermarchés, ne sera pas répréhensible à vos yeux. En plus d’être scientifique professionnel, je milite, à une échelle plus modeste que la votre, pour une diffusion éclairée des connaissances scientifique et pour une compréhension plus large de la construction de la science.

J’espère donc que ces présentations faites, ne remettront donc pas en cause la sincérité des points suivants sur lesquels je vous demande des réponses circonstanciées.

  1. Qui signe ce communiqué commun des vos Académies ? Vous-mêmes, vos Bureaux, la majorité, l’unanimité de vos assemblées ? Visiblement, M. Deheuvels de l’Académie des Sciences, n’était pas très à l’aise de cet état de fait dans l’édition web du Nouvel Observateur du 19/10/2012. Sans précision adossée au communiqué et si des voix s’élèvent contre ce communiqué, votre procédé est douteux. Vous publiez ce communiqué un mois jour pour jour après la diffusion en ligne du papier de Séralini et al. n’était-ce pas suffisant pour un débat interne ?

  2. Sur la forme encore, après une recherche rapide, je n’ai pas trouvé d’exemple récent d’un communiqué commun des vos six académies. J’eus espéré pour ne prendre qu’un exemple dans mon petit domaine de compétence, l’évolution du vivant, une telle condamnation à l’unisson des pratiques néocréationnistes en France, dont l’Institut Interdisciplinaire de Paris est le fer de lance national. Cet Institut n’a d’universitaire et de scientifique que ses prétentions autoproclamées qui visent à une “quête de sens entre l’ordre des faits et l’ordre des valeurs”. Peut-être que l’appartenance présente ou passée, revendiquée par l’IUP de huit membres de l’Académie des Sciences n’y est-elle pas étrangère ? Votre mission étant d’éclairer la société sur la méthode scientifique pourquoi une telle ferveur ici à taper sur une équipe et une publication peer-reviewée et pourquoi un tel mutisme sur cette parascience institutionnalisée ? Méditez la réaction devant le même souci fondamental (qu’est-ce que la science ?) de vos homologues américains : une affirmation claire contre l’_Intelligent Design _et la diffusion d’une information gratuite et de qualité sur la “théorie” de l’évolution.

  3. Concernant la seule étude de Séralini et collaborateurs qui fait l’objet de votre communiqué courroucé, les interrogations de fond suivantes me semblent plus graves. Quelles que soient les faiblesses de l’étude, vous vous deviez de recontextualiser les données existantes sur le sujet témoignant de l’inocuité réelle ou supposée des OGMs alimentaires. Sans parler d’analyse ou d’interprétation, pourquoi donner l’impression de rejeter les données ? En particulier comment pouvez vous concilier ceci: “Tout chercheur peut se considérer comme un lanceur d’alerte, encore faut-il que les hypothèses formulées ne soient pas, en l’absence de résultats validés et confirmés, présentées ou perçues comme des commencements de preuve suffisants pour faire appel au principe de précaution.” et ne pas précisément sauter “à l’occasion de cet article“, sur une “nécessité éventuelle d’expériences à long terme à l’occasion de cet article car l’impression serait donnée que les résultats présentés par G.E. Séralini ont une valeur suffisante pour justifier une inquiétude du public, avec tous les dégâts que cela peut avoir en France et dans le monde.“. Quel est ce principe de précaution à géométrie variable ? Dans l’absolu faut-il donc selon vous attendre une étude sérieuse pour mettre en branle les garde-fous relatifs au principe de précaution ? Ou est-ce que selon vous une étude critiquable sur un sujet de cette importance n’appelle simplement pas des études complémentaires ? Par ailleurs, une collection de doutes raisonnables sans expérience préalable (voire possible), n’est-elle pas suffisante pour réclamer le principe de précaution en matière de santé humaine et du reste de la biosphère ? Ou peut-être limitez-vous le lancer d’alerte aux seuls titulaires d’un doctorat ou d’un poste permanent ? Par ailleurs, si la démarche expérimentale est votre seul étalon scientifique, il va vous falloir annoncer à vos collègues historiens que leur démarche ne relève pas de la science. Enfin, si l’on vous croit, tolérer la médiatisation de l’étude de Séralini et al. pourrait entraîner, selon vous, des dégâts en France et dans le monde. Quels peuvent bien être ces dégâts qu’occasionneraient une réduction de la production et de la consommation d’OGMs ? Sûrement pas les finances publiques, ni la faim dans le monde.

  4. On comprend mieux le point précédent quand vous commettez l’erreur flagrante de confondre l’absence de preuves et la preuve de l’absence : “les données présentées dans cet article ne peuvent remettre en cause les études ayant précédemment conclu à l’innocuité sanitaire du maïs NK603 et d’une manière plus générale à celle des plantes génétiquement modifiées dont la consommation par les animaux ou les humains a été autorisée“. C’est au fond la seule question vraiment importante: êtes-vous donc satisfait des études existantes sur le sujet seriez vous prêts à signer dans un autre communiqué commun, l’innocuité des OGMs tels qu’établie au delà du doute raisonnable en l’état actuel des connaissances ?

  5. Votre mission est de rappeler aux pouvoirs publics et à la société le fonctionnement de la science. Si une étude réalisée sur un sujet moins sensible, ayant passé les barrières de la revue par les pairs témoignait d’un effet de A sur B, mais avec une analyse hétérodoxe ou des données insuffisantes, le réflexe normal de tout scientifique serait d’appeler à des études complémentaires, pas à trancher dans un sens ou dans l’autre. Le seul appel timide à des expériences complémentaires arrive dans l’antépénultième paragraphe de votre Avis sous cette forme: “Sur le plan sanitaire, il faut dans un premier temps rassurer la population et confirmer les communiqués déjà donnés sur la faible qualité de l’article. Les questions soulevées méritent d’être étudiées par des chercheurs reconnus, non suspectés de conflits d’intérêt, avec un financement sous contrôle public.“. Dans le communiqué il devient carrément cryptique pour un journaliste pressé de publier la nouvelle pépite : “Les Académies rappellent qu’il est naturel de procéder, à l’aune de l’évolution des connaissances et du perfectionnement des techniques, à une ré-évaluation périodique des procédures adoptées pour détecter toute éventuelle toxicité et/ou cancérogénicité des produits alimentaires“. Pourquoi n’en faites vous pas le point central de votre communiqué ? Séralini n’est pas vraiment un danger public, sanitaire ou environnemental. Mais les OGMs peuvent l’être. Et si les six Académies ne réclament pas haut et fort et au dessus de la mêlée que la recherche fasse son travail et qu’elles préfèrent utiliser, en passant, l’argument de l’engagement militant comme prélude à la médiocrité scientifique d’une personne, et bien, elles en plus d’être tombées bien bas dans mon estime elles font une interprétation assez libre de leurs statuts, dont vous êtes plus que nul autre, Madame et Messieurs les Présidents, les garants.

  6. Vos trois propositions m’apparaissent également surréalistes. La première part d’un bon sentiment, éviter les dérives de l’actualité scientifique, mais se trompe de cible. Premièrement, la surmédiatisation de tel “non-évènements scientifiques” est extrêmement courante, mais si vous-mêmes Madame et Messieurs, n’êtes les gardiens de la frontière entre le fait divers scientifique et le reste de la recherche fondamentale, qui le sera ? Les communiqués de presse “un peu” survendeurs sont monnaie courante dans la plupart des instituts et universités. Enfin, et surtout, comment construire la connaissance sans publiciser les études scientifiques ? Ne faites-vous pas simplement l’erreur de mélanger le temps de la science et le temps de l’information ? Pourquoi penser à une coercition de l’information et des chercheurs plutôt que de proposer pour les étudiants se destinant à la recherche (voire les autres) une formation sérieuse à la diffusion des connaissances, à la déontologie scientifique, (et à l’épistémologie, à l’histoire des sciences, etc. ). Votre rôle n’est-il pas plutôt de penser le futur que de contrôler le présent ?

  7. Vous proposez la création d’un “Haut comité de la science et de la technologie” qui serait sous la tutelle du CSA, chargé de séparer le bon grain de l’ivraie. En plus de penser qu’en 2012 on musèle l’information d’un claquement de doigts du CSA, vous mélangez encore le temps des médias et celui de la science. Au delà des apparences de censure d’État, pensez vous vraiment que cette proposition est le meilleur moyen de développer l’esprit critique de notre société ? Le risque évident est que le grand public substitue ce contrôle du CSA qui ne pourrait fonctionner “qu’a priori et devrait être très réactif” au fonctionnement serein et posé de la revue par les pairs et de la science au sens large. Les adeptes de la conspiration et de la théorie du complot doivent dignement célébrer l’idée. Cela ne règle en outre rien à la nébulosité intellectuelle et technique du concept d’OGM au sein de “la population“. Si les rédactions diffusent l’actualité scientifique, bonne ou mauvaise, comme on diffuse des bourrelets présidentiels ou des poitrines princières en rubrique People, est-ce vraiment de l’entière responsabilité des scientifiques ?

  8. Votre dernière proposition demande “aux pouvoirs publics et à la représentation nationale de tout mettre en œuvre pour redonner du crédit à l’expertise collective et à la parole de la communauté scientifique qui mérite une confiance qu’on lui refuse trop souvent, alors que chacun s’accorde à affirmer que l’avenir de la France dépend pour partie de la qualité de ses travaux de recherche“. Pensez vous que la crédibilité se déclare ou qu’elle se construit ? N’est-ce pas tout simplement notre rôle de scientifique, et en particulier le votre sous les lumières et les ors, que de donner du crédit à la parole scientifique ?

  9. Enfin, ne pensez-vous pas être les pires avocats de la recherche fondamentale lorsque que vous la défendez par le prisme de son seul utilitarisme mais aussi son enjeu stratégique national ? La société de la connaissance est-elle bel et bien morte au profit de l’économie du savoir ?

Dans l’attente d’éclaircissements, je vous prie d’agréer, Madame, Messieurs, mes salutations sincères et circonspectes.

Vincent Bonhomme
Le 22 octobre 2012,
Pondichéry, Inde.

Vincent Bonhomme

Vincent Bonhomme

The opposite of play is not work, it's depression


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